Lettre à l'ambassadeur de Chine à propos de vin
Monsieur l'ambassadeur,
J’en suis à ma troisième lettre, en l’espace de moins d’un mois, pour pointer du doigt l’attitude belliqueuse de votre pays à l’égard du mien c’est-à-dire la France. Après vous avoir alerté sur le problème de vos frelons, puis de vos pandas c’est désormais au sujet du vin que je vous interpelle.
En effet, à la lecture de mon journal préféré, j’apprends que votre pays reproche à la France une concurrence déloyale sur les vins. Vous estimez en effet que les subventions européennes porteraient préjudice à vos producteurs nationaux. Excusez-moi l’expression, Monsieur l’ambassadeur, mais c’est un peu l’hôpital qui se fout de la charité (1) !
Vous les rois du dumping économique, vous les rois de la contrefaçon vous nous suspectez d’une soi- disante concurrence déloyale. Laissez-moi rire….jaune !! En effet deux chiffres permettent de relativiser grandement votre accusation. Plus de 80 % du vin consommé en Chine est aujourd'hui d'origine locale, je ne vois donc pas en quoi nos vins vous importunent. D’autre part, est-il besoin de vous rappeler, les cuvées françaises sont pénalisées par des taxes d'importation de 48 % ! Le moins qu’on puisse dire ce que vous n’y allez pas par le revers de la petite cuillère coupelle (2). Autant dire qu’en agissant de la sorte on ne risque pas de vous en vendre beaucoup de vin.
De toute manière je ne vois pas de quoi vous vous plaignez car nous ne jouons pas sur le même terrain vignoble (3). En effet, Chine oblige, je présume que votre pays ne produit que du vin….jaune. Non ? Tout le monde sait que votre pays voue à la couleur jaune une adoration sans nom. Et pour cause puisque vous célébrez chaque année l’Empereur jaune, « père de la race chinoise », figure mythique qui aurait vécu voilà près de cinq mille ans. Et puis vous avez aussi le fleuve jaune. Long de 5 463 km, il est le deuxième plus long fleuve de Chine, après le Chang Jiang. Bref vous produisez du vin jaune cela ne fait aucun doute pour moi. Cette information m’a d’ailleurs été confirmée par mon ami Stéphane, œnologue amateur domicilié à Sartrouville, spécialiste des vins asiatiques. Or vous n’êtes pas sans savoir que le vin jaune est un vin rare en France. Le savagnin n'est planté que sur trois cents hectares (en Côtes-du-Jura, Arbois, l'Étoile, et Château-Chalon, les quatre appellations). Il se produit mille fois moins de vin jaune que de champagne soit dit en passant. Par conséquent vous pensez bien que notre vin jaune on se le garde pour nous, on ne va pas s’amuser à vous l’exporter. Entre nous Monsieur l’Ambassadeur je serai d’ailleurs curieux de voir à quoi il ressemble votre vin jaune. Pour information sachez que le vrai vin jaune, c'est-à-dire le notre, a une élaboration longue et risquée. On l'enferme dans des barriques pendant six ans et trois mois minimum, sans jamais remplacer le vin qui s'évapore. Le liquide est alors au contact de l'air, et s'en protège par un voile de levures (nous sommes au pays de Louis Pasteur) qui va lui donner, si tout se passe bien, le goût de jaune. Je crains que votre vin jaune ne soit pas à la hauteur du notre. Pourquoi ? Mais parce votre vin est contrefait Monsieur l’ambassadeur. Après les sacs à main, les parfums, les ordinateurs portables... la dernière victime de la contrefaçon chinoise est le vin français. Votre histoire de concurrence déloyale c’est en fait le chat qui se mord la queue ! Les vins que vous supposez français sont en fait les vôtres. Les gens dans votre pays n’ont aucune idée de ce qu’ils boivent, ils n’aiment pas vraiment le vin. Ils en boivent parce que c’est à la mode. Ce qui se vend en Chine se sont des marques, pas des saveurs ; les gens boivent des étiquettes. Ce n’est pas de notre faute s’ils veulent une bouteille de Château Lafite Rothschild 1982 (bouteille pouvant atteindre les 5 400 euros). La vérité c’est qu’il y a plus de Château Lafite 1982 en Chine que de bouteilles produites en France ! La conclusion de tout çà est qu’il ne reste plus qu’à former vos policiers à l’œnologie pour reconnaître le goût du vin français et ainsi lutter contre la contrefaçon si tant est que vous ayez vraiment la volonté de lutter contre elle, ce dont je doute Monsieur l’Ambassadeur.
Quand j’y pense tout de même on peut dire que votre pays ne manque pas de culot (4) en nous accusant de concurrence déloyale. Et pour cause c’est vous qui mettez nos viticulteurs sur la paille (5) ! Ai-je besoin de vous rappeler que c’est un investisseur Chinois qui a racheté le château de Gevrey-Chambertin, en Côte-d'Or, et son domaine viticole de deux hectares pour environ 8 millions d'euros au mois de mai. C’est un des vins les plus fameux de Bourgogne.
Les viticulteurs de la région avaient eux-mêmes tenté de racheter le domaine par l'intermédiaire de l'association des vignerons de Gevrey-Chambertin. Ils avaient fait deux propositions de rachat à 4 millions puis 5 millions d'euros alors que le bien avait été estimé à 3,5 millions d’euros. Mais ces deux propositions ont été refusées par les propriétaires, forcément alléchés par les 8 millions de l’investisseur Chinois, par ailleurs propriétaire de salles de jeux à Macao. Quant aux châteaux bordelais je préfère ne pas m’attarder dessus car en quelques mois, c’est au moins une trentaine de châteaux qui ont été ainsi rachetés par vos compatriotes. A cause de vous on vend notre âme ! En tout cas c’est bien la preuve une nouvelle fois que votre histoire de concurrence déloyale c’est en fait le chat qui se mord la queue puisque vous accusez nos vins alors que vous en êtes de plus en plus souvent les propriétaires.
En espérant que votre pays va enfin mettre un peu d’eau dans son vin, je vous prie de bien vouloir accepter mes sincères salutations viticoles !
(1) L’expression « c’est un peu l’hôpital qui se fout de la charité » est ici subtilement employée par l’auteur puisque le vin fait bon ménage avec les mots « charité » et « hôpital » : il existe ainsi des vins des Côtes de La Charité sans oublier les fameux vins des Hospices de Beaune
(2) la présente lettre ayant trait au vin, le mot petite cuillère, contenu dans l’expression « revers de la petite cuillère », a été remplacé par petite coupelle, ustensile généralement employé pour la dégustation du vin et également appelé tâte-vin.
(3) la présente lettre ayant trait au vin, le mot terrain, contenu dans l’expression « jouer sur le même terrain », a été remplacé par vignoble.
(4) L’expression « vous ne manquez pas de culot » est ici subtilement employée par l’auteur puisque les bouteilles de vin ont un culot creux
(5) L’expression « mettre sur la paille » est ici subtilement employée par l’auteur puisqu’il existe justement le vin de paille dit vin paillé. Ce vin liquoreux est un vin de grande garde, pouvant se conserver bien au-delà de dix années. Il est à servir très frais à l’apéritif, en entrée, au dessert ou au digestif
Le vrai vin jaune.............celui du Jura!

